10 décembre 2009

~Innocence~


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Le sol est froid, le bitume malfaisant. Le poison coule dans ma gorge tirant peu à peu mon corps vers la mort. Je vois les anges aux visages difformes, éclatant de lumière, les oiseaux noirs me semblent plus accueillent. Le jais de leur chevelure est plus attirant, plus profond que cette aveuglante clarté.

Mon corps engourdi accuse les années de coups, ecchymoses, hécatombe.

Je sombre.

 

J’ai été marchandise de plaisir et de dépravation, unité de toutes les attentions. Mon rêve a été de procurer aux hommes la jouissance corporelle.

Une nuit, une rencontre, le bonheur, une erreur, la punition. Mon patron m’a une fois dit que je n’étais pas le type de fille que l’on sort si l’autre ne possédait pas compte en banque et portefeuille garnis. Ma clientèle a été luxueuse mais cela n’a jamais évité les coups : les demandeurs les plus riches ont été les plus dégénérés. Il a fait une erreur, il nous a unis.

 

Ma mémoire commence à fléchir mais je ne veux pas échouer, pas maintenant, je veux me souvenir, avant de mourir, de ce bonheur, unique dans ma vie.

 

Ses cheveux noirs tombant de chaque côté de ses épaules longeait son visage pâle et pensif. Il a observé d’un œil distrait le show glamour des danseuses. Je me souviens, intégralement vêtu de noir, ses yeux fauves fixes, dures attendaient la fin. Mes « sœurs » c’est ainsi que j’ai appelé mes collègues devaient faire leur apparition après le spectacle se proposant au gratin.

Je n’ai pu quitter son visage comme point de mire, l’observant discrètement derrière le lourd rideau de velours couleur nuit. A plusieurs reprises, pourtant, j’ai eu l’impression que nos regards se croisèrent. Un sentiment étrange est né et m’a donné l’envie irrésistible de le sentir contre moi. J’ai eu chaud, si chaud. La chasse a commencé. Qui était-il ? Que faisait-il ici seul ? Mon patron s’est approché de lui… peut être que cette nuit… non il ne fallait pas trop espérer de peur d’une amer déception.

A plusieurs reprises, il a secoué la tête négativement, visiblement peu intéressé mais à force de persuasion, visiblement, il a fini par accepter : peut être afin de retrouver sa tranquillité, peut être parce qu’il a su toucher juste. Une liasse de billets est posée sur la table. Un signe et j’ai approché. Plus mes pas m’ont amené à lui plus l’angoisse a grandi en moi tout en ayant l’impression d’étouffer comme si quelqu’un avait tenté de m’enfoncer la tête sous l’eau et de m’y faire rester.

J’ai déambulé doucement entre les tables et j’ai senti le regard envieux des hommes sur mes courbes. Seul mon « ami » est resté de marbre, en apparence en tous les cas, me regardant presque accusateur puis admirant, malgré lui, ma beauté. Il s’est levé, m’a attrapé le poignet et m’a tiré à l’extérieur.

 

Je lutte, doucement contre les trous de ma mémoire. Si je dois mourir ce soir, je veux qu’il soit ma dernière pensée.

Mais j’ai froid, si froid maintenant.

 

La voiture était proche, il l’a débloqué et m’a laissé prendre place à l’intérieur, à ses côtés. Je n’ai toujours pas entendu le son de sa voix, il n’a même pas pris la peine de se présenter. Etait-ce nécessaire ? Son silence pesant, ses yeux sans vie. Sa route a été son seul point d’attention. Je n’ai pas pu m’empêcher de le détailler un peu plus : grain de peau, lèvres pulpeuses et respiration régulière qui soulevait son torse. Il était si beau que je n’ai osé le toucher, de peur de le souiller de mes mains, d’effriter sa divine perfection et pourtant, j’ai tant eu envie d’épouser les formes de son corps, m’unir à lui dans cette voiture, qu’il me prenne sur ses genoux, me faisant l’amour en conduisant. L’attraction est forte. M’enivrer de lui.

Arrivés à l’hôtel, il m’a emmené dans sa suite puis dans sa chambre, toujours muet. Il s’est assis, la tête entre les mains. Je suis restée face à lui, debout et immobile, en attente de ses ordres.

« Est-ce que tu m’aimes ?

Je me suis tue, de stupéfaction. Ces mots, je n’y étais pas du tout préparée. Il a réitéré sa question.

- Est-ce que tu m’aimes ?

- Non. »

Pourquoi ai-je répondu ça ? C’est sorti tout seul, si douloureusement mais si facilement, comme un automatisme. J’ai eu l’impression de me trahir, de le trahir. Il s’est approché de moi, ses grandes mains attrapant ma taille pour la coller contre lui, déclenchant en moi des émotions confuses et déroutantes. J’avais envie de lui, j’avais peur de lui, je l’aimais… je l’aimais ?

Il a murmuré quelque chose à mon oreille que je n’ai pas immédiatement saisie.

« Cette nuit, illusionne moi de ton amour, je t’en supplie. »

Sa voix s’était cassée, retenant ses larmes. J’ai emprisonné son visage dans mes mains, j’ai capturé ses lèvres entre les miennes. Nous avons fait l’amour toute la nuit doucement, tendrement. Je revois ses paupières mi-closes, sa bouche entrouverte, son corps attaché au mien, la caresse de sa peau et ce sentiment qui grandissait en moi déchirant mon âme et ravageant mon cœur. Ce sentiment d’étouffement m’a repris, plus intense encore. Je lui répétais que je l’aimais encore et encore, tantôt sensuellement tantôt avec émotion. 

Il s’est endormi, la tête posée entre mes deux seins. J’ai écouté le battement de son cœur, calme et si régulier, son souffle contre ma chair. Les larmes ont coulé le long de mes tempes, si j’avais pu m’arracher le cœur, je l’aurais fait. Il me faisait tellement souffrir pour je ne savais quelle raison. Si tendre et si cruel.

 

Je sais que je meurs, lentement. Ma vie vaut la peine d’être sacrifiée puisqu’en retour, je l’ai rendu heureux, en tout le cas je pense. Je ne veux pas d’une fin mélodramatique, je ne veux pas qu’on pleure sur ma tombe. Je pars, la conscience plus tranquille que jamais Je n’ai pas l’impression d’avoir laissé quelque chose d’inaccompli ici. Mon seul regret c’est peut être de ne pas avoir pu répéter cette expérience à ces côtés. J’espère qu’il n’a pas oublié cette nuit, unique, durant laquelle il m'a aussi rendu vivante. Patience, je n’ai pas encore tout à fait terminé.

 

Quand je me suis réveillée le matin suivant, un froid était omniprésent dans la pièce, il avait quitté mon corps. Je me suis levée, cherchant sa trace. Adossé contre une fenêtre aux volets fermés, une ombre à peine éclairé par les rayons du jour qui ont réussi à s'infiltrer. Il m’avait observé, fumant sa cigarette. Depuis combien de temps a-t-il fait cela ? Nue, je lui ai fait face. Le lourd et pesant silence d’antan régnait. Je n’ai vu que le bout de sa cigarette incandescente et le contour de ses lèvres.

« Merci, pour cette nuit… fantastique.

- Ce fut, un plaisir, avais-je osé peu sûre de moi.

Il s’est redressé et a attrapé sa veste d’où il tira une autre liasse de billets.

- Prend, c’est pour toi.

- Cette nuit me suffit. »

Je me suis retournée fière, j’ai cherché mes vêtements, à contre cœur. Quelque part, il a gâché ce plaisir d'après, celui que l'on savoure doucement. Il est trop vite revenu dans la réalité, m'entrainant avec lui. J'ai espéré qu’il me retienne, qu’il m’allonge sur le lit m’ordonnant de rester. Nous aurions refait l’amour toute la journée, mais non. Il m’a laissé faire. J’ai senti son regard qui me scrutait. Il portait à intervalle régulier sa cigarette à ses lèvres créant des veloutes de fumée, une jambe repliée sous son bras.

Totalement vêtue, je me suis dirigée vers la porte, j’ai posé ma main sur la poignée mais il ne me retenait toujours pas.

« Tu sais, je ne jouais pas. Je t’aime, à en mourir. »

Je ne me suis même pas retournée en lui disant ça et je ne lui ai pas laissé le temps de répliquer. Je suis partie. Les rues désertes m’ont laissé le temps de retrouver mon calme intérieur, ma sérénité. Cette rencontre a été si innocente à mes yeux. Cela avait été un moment parfait où rien n’avait besoin d’être ajouté ni retranché. Je garde comme relique les quelques larmes qui ont perlé au coin de ses yeux en me faisant l’amour et que je lui disais que je l’aimais. C’était si vrai. Je me suis demandée comment il pouvait se sentir si seul alors qu’il était si aimé des femmes et pourquoi m’avait-il élu pour accomplir cette requête d’amour ? Cela est resté un mystère. Je ne regrettais rien sauf peut être ce creux au fond de moi. J’ai besoin de lui mais il est sorti de ma vie aussi facilement qu’il y était entré.

La bruine hivernale parisienne m’a aidé à réfléchir. Je suis retournée dans mon appartement. Quelqu’un y était venu. Un bouquet de roses rouges et noirs m’ont attendu accompagné d’une bouteille de champagne, ouverte et d’un petit mot « Pour fêter cette rencontre. »

Mon mac était passé, j’ai bu. Erreur.

 

J’entends, il me semble, les sirènes qui approchent, c’est trop tard maintenant et je ne veux pas qu’on me sauve. Vivre et rester loin de lui avec ce seul souvenir, ce n’est pas pour moi. Mon oiseau noir m’attend, tendant sa main vers moi. Il a son visage, c’est merveilleux, cela me rassure. Je suis bien maintenant : ni chaud, ni froid, ni douleur.

Je le sais,

Je suis morte.

 

FIN.

Posté par avaelbm à 11:45 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur ~Innocence~

    Comme je te l'ai dit je ne trouve pas ce texte si triste bien au contraire, je le trouve même tendre dans la façon dont tu décris l'amour entre ces deux êtres.
    L'amour partagée est une expérience que chaque être humain devrait vivre !

    Posté par equilegna, 23 décembre 2009 à 17:15 | | Répondre
  • accueillants / amère/ peut-être ( désole, l'habitude^^)

    c'est un bien jolie histoire, même si je trouve que ses pensées en italique sont peut-être un peu de trop, t'en rajoutes un peu sur le fait qu'elle va crever, à mon avis si tu supprimais quelques phrases d'italique,s ça ferait mieux ressentir l'amour entre lui et elle.

    Posté par monoko, 01 janvier 2010 à 19:25 | | Répondre
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